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Les sens de la mesure

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après s'être intéressé à la figure du singe, Guillaume Pilet s'inspire du modernisme brésilien pour développer de nouvelles expériences picturales et performatives.

Dans la pratique protéiforme de Guillaume Pilet, la performance a toujours occupé une place centrale. Il aime être précis dans les références qu'il manipule, s'attachant aux formes historiques pour mieux en détourner les usages en fonction des contextes. Initiées lors d'un voyage au Brésil à l'occasion de son exposition à la Kunsthalle de São Paulo en 2014, la nouvelle série de performances intitulée La Mesure harmonique, prend source dans le modernisme brésilien et ses racines tropicales.

Guillaume Pilet a toujours su convoquer les références les plus hétéroclites dans son travail et s'inspirer de ce qui l'entoure, au croisement de ses divers intérêts pour la primatologie, l'ethnologie, l'architecture moderniste, l'art concret, la littérature, la poésie ou encore la musique contemporaine. Aussi, quand il part au Brésil, c'est avec un exemplaire du Modulor de Le Corbusier dans son sac. Mais ces théories architecturales prennent une dimension nouvelle à travers le prisme tropical. Elles ont même une application concrète, comme le principe de l'architecture Dom-Ino, où les murs porteurs laissent la place à de grandes baies vitrées ouvertes sur l'extérieur, favorisé par le climat chaud de São Paulo. Ainsi, la dimension sociale de l'architecture trouve ici tout son sens et de grandes personnalités font leur entrée dans le panthéon de l'artiste comme l'architecte brésilienne Lina Bo Bardi.

L'art concret ayant de nombreux adeptes au Brésil, Guillaume Pilet retrouve les motifs qu'il s'amuse à détourner dans ses Shape Canvas. Ceux-ci deviennent des formes plus libres, à travers des dessins réalisés à main levée et s'inspirant de motifs de vagues (bossa). Elles rappellent la fameuse mosaïque de la promenade réalisée par Roberto Burle Marx à Copacabana. La vague devient dès lors ce motif warburgien que l'on retrouve à travers les cultures et les époques – depuis son utilisation dans les représentations vernaculaires et primitives, jusqu'à son exagération optique à travers le psychédélisme tropicaliste. Prenant d'ailleurs inconsciemment modèle sur le paysagiste et artiste brésilien, Guillaume Pilet ramasse des feuilles issues de la végétation tropicale endémique lors de sa première promenade dans la mégapole brésilienne. Dans ces inspirations libres, c'est l'histoire même de la culture brésilienne qui se découvre et se fait digérer à nouveau, comme le prônait le Manifeste anthropophage du poète et romancier Oswald de Andrade. Aussi, la dimension sociale du modernisme brésilien interroge l'artiste et devient le point de convergence de ses nombreuses influences à travers son exposition Sintesé Humanista à São Paulo.

Pour la première fois, Guillaume Pilet utilise la peinture sur des corps. Son intérêt se porte sur les minorités culturelles et certaines populations amazoniennes pour qui les peintures corporelles ont une symbolique rituelle et religieuse. Il regarde plus particulièrement celles des Indiens Xingu qui utilisent des motifs d'animaux stylisés, chaque individu ayant son propre vocabulaire de formes. Dans ses performances, le corps de l'interprète est d'abord peint de manière à ce que le motif de vagues suive les lignes et courbes de sa morphologie. Il est alors difficile de distinguer l'homme derrière le motif, et sa nudité en devient anecdotique par la même occasion. Le corps est réellement le support vivant de la peinture et il s'habille du motif pour mieux se dissoudre et surgir de manière intempestive dans l'espace. Le performeur doit exécuter un certain nombre de partitions imaginées par l'artiste, d'abord relativement libres puis de plus en plus complexes avec le temps. Il s'agit de postures et de chorégraphies en lien avec l'espace, son architecture et son décor. La Mesure harmonique, dont Guillaume Pilet présentera une nouvelle version évolutive sur cinq jours au CCS, est un work in progress qui prend en compte le corps social de l'artiste et son apparition publique dans l'espace d'exposition : l'échelle humaine et l'interaction entre une peinture, un motif, un corps, une architecture et un public.

 

Tiphanie Blanc